Après la trilogie Au marché de Brive, Au nom de saint Antoine, Aux armes les citoyens, qui sera rééditée en un seul volume en 2010 sous le titre Instruction civique, les éditions Écritures publient une nouvelle enquête du commissaire Chautard. Premières pages : « À 5 heures, ce mercredi 14 octobre 2009, le frère Vincent, prieur de la communauté des Voix du Seigneur, ouvrit les yeux et fit son signe de croix. Il prononça une action de grâce et se leva aussitôt. Il ajouta un polo et un pantalon à son maillot et à son caleçon, enfila sa robe de bure et sortit de la cellule. Pieds nus, il remonta le couloir de l’aile nord de l’abbaye, premier étage. Il appréciait le contact des galets jointés sous ses plantes. « Ça réveille les sangs », disait-il. Il pensait qu’il était de la sorte bien relié entre la terre et le ciel. La joie en lui, il descendit l’escalier principal. Sa robe balayait les marches. Au rez-de-chaussée, à droite de la porte qui donnait sur l’espace intérieur, il chaussa les sabots qui l’attendaient là et saisit un cierge qu’il enflamma avec les allumettes prévues à cet effet. Puis il tira le lourd montant de bois et avança dans la nuit. Il connaissait par cœur chaque mètre carré de ce jardin aménagé dans une sorte de cloître à trois côtés, protégé par de hauts murs à l’Est et au Nord, par des bâtiments d’habitation au Sud et ouvert à l’Ouest sur la vallée de la Corrèze, la route Brive-Tulle, ou Bordeaux-Lyon. Le ciel et le sol étaient invisibles, mais la lueur du cierge lui suffisait pour ne pas dévier de sa direction. En fait, il aurait pu s’en passer : il portait la flamme surtout pour montrer que sa lumière brillait à Aubazine. « Bonjour Seigneur, murmura le frère Vincent. Je te remercie d’être en vie, en paix, en bonne santé. Je ferai de mon mieux aujourd’hui pour que la journée soit belle et pour étendre ton royaume. Merci Seigneur ». On aurait pu croire que le silence était total. Mais le frère Vincent distinguait l’écoulement de la fontaine, le roulement d’une rivière, le ronflement d’une chaudière, le grincement d’un cèdre, le battement de ses pas. Il aimait la nuit et se sentait un peu chat. Après s’être déchaussé, et avoir posé le cierge sur un chandelier fiché dans le mur, il poussa la porte du réfectoire, qui n’était pas fermée. Au bout, des bols étaient empilés sur une table, avec les cuillères et le sucre. Le matin, chaque membre de la communauté petit-déjeunait à l’heure qui lui convenait entre 5 heures et 8 heures 30, mais la plupart se retrouvaient à 7 heures 30. Quitte à s’installer seul à une table, alors que les repas du midi et du soir étaient toujours pris en commun. Le frère Vincent entra dans la cuisine. Il se dirigea vers le placard, sortit biscottes, miel et café. C’était lui qui préparait le café pour tout le monde. Du réfrigérateur, il extirpa du fromage et de la confiture. Il grignota debout, tandis que la cafetière gargouillait. Il pensait à sa journée qui commençait. Du travail l’attendait, qui ne l’empêcherait pas de prendre ses temps de prière. Après avoir bu un fond de bol de café, il quitta la cuisine et, à la sortie du réfectoire, récupéra sabots et cierge, qu’il reposa quand il arriva dans le bâtiment principal. Il remonta au premier étage, mais, au lieu de se diriger vers les chambres, il continua jusqu’au bout du couloir. Là, il appuya sur un bouton camouflé dans le mur. Un panneau s’écarta et une ouverture apparut. Frère Vincent avança sans hésiter vers ce qui apparaissait comme un trou noir et qui était une entrée dans l’église. Un escalier descendait là, qui aboutissait dans une abside de l’allée latérale gauche. Frère Vincent emprunta les marches sans les voir. Il huma l’humidité de la pierre imprégnée de parfums de cire et d’encens. Seules quelques veilleuses donnaient un peu de lumière à l’église. Un quidam aurait été incapable d’avancer, mais ces lueurs suffisaient au frère Vincent. Il passa devant l’armoire du XIIe siècle, considérée comme le plus ancien meuble religieux du pays, se signa lorsqu’il arriva devant l’autel et s’agenouilla sur un repose-pied au deuxième rang. Il posa ses coudes sur le dossier de la chaise devant lui et sa tête sur les coudes. Il resta ainsi une vingtaine de minutes, tout en intériorité. Il se redressa ensuite et s’assit sur la chaise derrière lui. Il regardait droit devant, les yeux ouverts. Après avoir concentré ses pensées, il les laissait aller, magnifiées dans cette maison de Dieu faite pour la grandeur et le repos de l’âme. Il se leva enfin, se décala dans la nef où il se fendit d’une génuflexion, puis s’en retourna par où il était venu. Au moment où il passait devant l’armoire du XIIe siècle, il aperçut quelque chose qui dépassait d’une des deux portes. Il l’aperçut, car la couleur était claire sur le bois sombre. Et s’il vit, c’est que la lueur d’une veilleuse fit apparaître ce contraste. Frère Vincent s’arrêta. Il fixa ses yeux sur la chose claire qui sortait du bahut, vers le bas. Il distingua… Non ?… Il fit un pas. Mon Dieu !… C’était… C’était… Une main. Oui, une main sortait de l’armoire. – Doux Jésus. Frère Vincent tergiversa quelques secondes, puis se tourna vers l’autel et leva les yeux vers le retable. – Qu’est-ce, Seigneur ?… Sais-tu à qui est… cette main ? Pourquoi est-elle ici ? Éclaire le pécheur que je suis. Montre-moi le chemin ». Dernière page : « Il se releva comme il put et se retourna. Il mit une main sur l’épaule du juge Florent et sortit de la chambre. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit au rez-de-chaussée, tous les regards se tournèrent vers lui. Il avança tout droit vers la sortie. L’inspecteur Plante, qui se précipitait, s’arrêta net quand il vit le visage de son patron. Le député-maire de Brive n’eut pas cette pudeur, ou ne remarqua rien, puisqu’il se rua sur lui, bras écartés : – Chautard, Bravo ! Sans se soucier de l’accolade à laquelle il ne répondit pas, le commissaire continua vers l’extérieur. C’est quand il fut dehors que les flashs et les caméras se déclenchèrent. Le mardi 20 octobre 2009, la France découvrit quelque chose : un commissaire, même en service, ça pleurait ». Pierre-Yves Roubert est écrivain public depuis 15 ans. Il aide les gens à écrire. Il publie parfois des romans, dont des polars sous le nom de Pier Bert. Bibliographie Pierre-Yves Roubert Le livre de Carsac-Aillac, monographie, 1996 Le Quart Sud-Ouest, roman, 1997 André Lalande, droit fil dans la trame de l’histoire, biographie,1997 Le moi de la femme, roman 1998 Charles Ceyrac, le plus beau villageois de France, biographie, 1998 Le piano-bar de Tulle, roman,1999 Passeront-ils le millénaire ? Humour, 2000 Le Centre d’Études de Gramat, 40 ans au service de la Défense nationale, histoire d’entreprise, 2000 Elle était une, roman, 2002 De O’Cleer à le Clère, histoire d’une famille venue d’Irlande, biographie, 2002 Pierre Roques, 1925-1994, biographie, 2005 Aux hommes qui Lehm, histoire d’entreprise, 2006 Pier Bert Au marché de Brive – (t. 1 Peur sur la ville), polar, 2008 Au nom de saint Antoine (Au marché de Brive t.2), polar, 2008 Aux âmes les citoyens (Au marché de Brive, t.3), polar 2009 Tous ces ouvrages ont été publiés par les éditions Écritures