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… Il avait accompli la première partie de son programme. Une des conséquences est qu’il vivait désormais dans une ville déboussolée, livrée aux forces de l’ordre et aux forces du mal. Cela allait bien au-delà de ce qu’il espérait. Réagiraient-ils ? La population ne lui inspirait que du mépris. En revanche, il se sentait de la compassion pour l’homme chargé de comprendre ce qui se passait et d’y mettre fin. Pauvre commissaire, se disait-il, dans un sourire qui n’était pas méchant…
… Le premier, qui était lourd, grimpait moins vite que le second, plus jeune et plus léger ; mais comme il avait de l’avance, il arriva en tête entre le calvaire et la statue de Saint-Antoine, distants d’une vingtaine de mètres. Il prit le temps de souffler avant de diriger ses yeux vers les lumières de la ville, au Nord. Il s’avança jusqu’à la haie qui délimitait le parc et la rue de l’ingénieur Brassaud qui le bordait. Un trou avait été fait dans la haie, dans la direction indiquée par le saint. « Encore des flammes, se dit l’homme. C’est pas vilain ». Il se retourna et leva les yeux vers la statue : « Alors, Antoine, qu’est-ce que c’est que ce merdier ? Qui c’est qui te remet dans le circuit et qui nous fait tourner en bourriques ? Y’a eu mort d’hommes, tu sais. Et de femme. Et d’enfant. Réagis, vieux, réagis »…
… – En gros, la question se résume à ceci : est-ce qu’on sort de notre cadre, au risque d’une embardée avec dégâts collatéraux, ou est-ce qu’on continue nos procédures, même si elles n’ont rien donné jusqu’à maintenant et que les crimes se sont multipliés ? J’ai bien entendu les arguments des uns et des autres, tous pertinents.
Avant de vous donner mon avis – qui, comme le vôtre apparemment, n’est pas tranché mais se construit au fil de nos échanges – je voudrais vous faire remarquer que le dilemme auquel nous sommes confrontés pose la question plus large de la transparence. Je crois que nous pensons tous ici qu’on ne peut mener une enquête, surtout aussi dramatique que celle qui nous occupe en ce moment, sans une certaine confidentialité. Aussi bien pour des questions de respect des personnes que d’efficacité dans l’action, on ne peut pas tout dire. Or, ceux qui font l’opinion, c’est-à-dire les médias, leurs animateurs et leurs invités, considèrent comme une évidence qu’il ne faut rien cacher et transforment n’importe quel fait en information, pour le dévoiler. Et ainsi nourrir la tragédie, la polémique, le spectacle… Le drame : les télés, les radios et les magazines ont besoin de drames. Ils n’hésitent pas à les nourrir, à les grossir, et même à les fabriquer.
J’avais eu avec vous, mon cher Chautard, vous vous en souvenez sans doute, un petit différend, au moment de la garde-à-vue du magasinier de l’hôpital, sur les répercussions qu’aurait cette garde-à-vue dans la presse, et donc l’utilisation de cette presse pour faire avancer notre affaire. Nous n’avions raison ni l’un ni l’autre, nous étions soumis à la même question qu’aujourd’hui.
Il est certain qu’on ne peut plus, en 2009, mener une enquête comme si internet, le portable et l’information en continu n’existaient pas. Même si nous verrouillons un maximum, nos déplacements se voient, nos mots s’entendent, et surtout nous sommes épiés. Un journaliste qui couvre une affaire judiciaire traque davantage le juge et le policier, parfaitement identifiables, que le criminel, qui se cache et qui est le plus souvent inconnu.
Ceci étant dit, et constatant notre impuissance depuis trois mois, je suis d’accord d’utiliser, à titre exceptionnel, la presse pour nous adresser à l’homme qui tue et qui justifie ses actes abominables par des considérations morales. Ce me semble une bonne idée d’y associer les familles des victimes, qui pourraient peut-être mieux que nous déclencher un choc émotif, aussi bien chez le tueur que dans l’opinion…
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